LE P’TIT RACISME ORDINAIRE

De Rouyn à Montréal.

PAR NAADEI LYONNAIS

30 JUIN 2020

 «Chanceuse, t’as tellement la couleur parfaite! Un beau bronzé, pas trop foncé!»

Merci.

APRÈS 20 ANS DE PETIT RACISME ORDINAIRE, J’AI ARRÊTÉ DE M’INSURGER, D’EN PARLER, DE LE VOIR. FINALEMENT, C’EST MOI QUI M’ÉCŒURE.

À un moment donné dans ma vie, j’ai pris une décision importante: j’ai décidé que le racisme, ça existerait pas pour moi. Simple de même. Si je vivais une injustice, ça serait parce qu’on m’aimait pas, moi personnellement. Pas à cause de ma couleur. L’inverse aurait voulu dire que j’allais vivre toute ma vie en criss, pis ça ne me tentait juste pas.

Aujourd’hui, ce n’est pas le racisme qui m’écœure, c’est le fait que ça me fasse pu rien qui m’écœure. Après 20 ans de petit racisme ordinaire, j’ai arrêté de m’insurger, d’en parler, de le voir. Finalement, c’est moi qui m’écœure.

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J’ai grandi à Rouyn-Noranda, Abitibi-Témiscamingue, dans les années 90. Ma mère est née là-bas, et sa mère avant elle. Mon grand-père s’appelait Clément, il travaillait dans les mines et aimait les toasts à’ mélasse. En gros, j’suis probablement plus Québécoise que 90% du Plateau.

Mon père est Ghanéen, mais je l’ai perdu de vue à 2 ans. Quand il est parti, tout ce qu’il m’a laissé de noir c’est ma peau pis mes cheveux. Tiens, débrouille-toi avec ça, dans une ville de 40 000 habitants dans le nord du Québec. Pas de mode d’emploi sur «comment être Noire», rien sur la culture, ou sur les défis qui viennent avec. Pas de tutoriel pour les cheveux non plus, en passant. Laisse-moi te dire que c’est rough sur l’estime de soi quand t’es la seule petite fille qui a des cheveux qui poussent en largeur au lieu d’en longueur.

Mais bon, au moins j’avais deux pieds, deux mains, et pas mal moins de questions dans ce temps-là.

Pendant longtemps, je n’avais même pas remarqué que j’étais Noire.

MON PÈRE EST GHANÉEN, MAIS JE L’AI PERDU DE VUE À 2 ANS. QUAND IL EST PARTI, TOUT CE QU’IL M’A LAISSÉ DE NOIR C’EST MA PEAU PIS MES CHEVEUX.

La première fois où j’ai compris que j’avais quelque chose de bizarre, j’avais 6 ans. Je marchais à Rouyn avec ma mère et une auto brune s’est arrêtée au milieu de la rue Principale pour me regarder passer. La fille avait les yeux gros comme des deux piasses et me pointait à son amie.

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Ça ne m’a pas vraiment fait de peine, mais ça me gênait pour ma mère. J’espérais qu’elle ne remarquerait pas que les madames me trouvaient weird.

Mais ce n’était pas de leur faute.

Elles avaient probablement jamais vu une Noire en vrai, y en avait pas d’autres à Rouyn.

À dix ans, je chantais dans la chorale de l’église. Tout le monde me disait que je ressemblais à Whoopi Goldberg parce que: Rock n’ Nonne. Tellement que ça m’a pris des années à réaliser que Whoopi et moi, physiquement, on avait vraiment juste l’Église en commun.

Un dimanche après le service, une très, TRÈS vieille madame est venue me féliciter pour mon solo. Elle a pris ma main dans ses petits doigts fripés et m’a demandé avec plein de bonté dans la voix si j’aimais mon nouveau pays et si mes nouveaux parents étaient gentils avec moi.

Bas du formulaire

J’étais triste, parce qu’il y avait rien de nouveau dans mon pays ni ma famille, mais je voulais pas la mettre mal à l’aise, et je ne savais pas comment lui expliquer avec mes mots d’enfant. Ça fait que j’ai souri, et j’ai répondu que oui, j’aimais ça ici et que mes parents étaient bin fins.

Mais ce n’était pas de sa faute.

Elle était tellement vieille, elle avait été élevée comme ça, elle ne pouvait pas le savoir.

À 15 ans, ma mère a décidé qu’on déménageait à Montréal. J’ai eu droit à un beau party de départ, avec tous mes amis d’enfance. Assise dans mon sous-sol entre deux tounes de Pennywise, ma best m’a dit, les larmes aux yeux, qu’elle allait s’ennuyer, mais qu’au fond, elle était contente pour moi. À Montréal, qu’elle a dit, y aurait enfin d’autre monde comme moi.

MA BEST M’A DIT, LES LARMES AUX YEUX, QU’ELLE ALLAIT S’ENNUYER, MAIS QU’AU FOND, ELLE ÉTAIT CONTENTE POUR MOI. À MONTRÉAL, QU’ELLE A DIT, Y AURAIT ENFIN D’AUTRE MONDE COMME MOI.

J’avais le cœur qui pinçait, mais j’ai continué à chanter les paroles de Bro Hymn Tribute qui jouait dans le background, comme si de rien n’était. J’aurais voulu lui dire que je n’étais pas comme des gens de Montréal que je n’avais jamais vus de ma vie. J’étais comme elle. Et que je connaissais rien d’autre que le skate, le punk rock, le Morasse Poutine pis les amis qui étaient juste à côté de nous. Mais finalement, j’ai juste répondu merci, et que moi aussi j’allais m’ennuyer.

Ce n’était pas de sa faute.

Elle m’aimait, elle voulait juste que je sois heureuse.

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Depuis quelques semaines, plein de gens me demandent si j’ai déjà vécu du racisme au Québec. C’est un sujet bien populaire. Peut-être que les gens ont besoin d’être rassurés, pis moi, c’est connu, j’suis vraiment rassurante: j’en vois nulle part du racisme.

Des fois, le monde est encore plus rassuré quand je leur dis que oui, je me suis fait lancer de la neige en première année parce que les enfants disaient que j’étais sale. Que la semaine passée on m’a refusé l’accès à l’ascenseur chez moi parce que j’avais «pas d’affaire icitte». Ils sont rassurés parce qu’eux, ils feraient jamais ça. C’est rassurant de savoir qu’on n’est pas raciste.

LE PETIT RACISME ORDINAIRE, CELUI QUI VIT ENCORE DANS LES GENS QU’ON AIME, C’EST CELUI-LÀ QUI FRAPPE. BABE, J’SUIS PAS EXOTIQUE, J’VIENS D’ABITIBI.

Le problème, c’est que le gros racisme en jaune fluo, tout le monde s’entend pour dire que c’est out. Ça fait tellement 1950 que ce genre de geste grossier est davantage gênant pour le raciste que pour le Noir. Pour moi, me faire pitcher de la neige ou me faire traiter de négresse, ça fait plus pitié que ça fait mal.

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Mais le petit racisme ordinaire, celui qui vit encore dans les gens qu’on aime, c’est celui-là qui frappe. Babe, je ne suis pas exotique, j’viens d’Abitibi. Matante, je ne danse pas bien parce que j’ai ça «dans le sang», c’est parce que j’me suis pratiquée. Mes amies, si se tenir avec des «Yo» et avoir des tresses c’était cool au secondaire, pourquoi c’est rendu ghetto maintenant qu’on est des professionnelles?

Le petit racisme ordinaire, j’ai jamais le cœur de l’expliquer ni l’énergie de le confronter. Des fois j’en ris pour garder tout le monde à l’aise, mais en dedans j’m’écœure parce que j’lui trouve encore des excuses.

Ils n’avaient pas de mauvaises intentions, ils ne savaient pas.

Ce n’était pas de leur faute.

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