À 76 ans, il retrouve sa famille biologique

Au milieu des années 90, Jean St-Jacques a entamé des démarches auprès du Centre jeunesse de l’Estrie pour retrouver sa famille biologique. Il n’y est parvenu que tout récemment, grâce à des recherches sur AncestryDNA.
«Suite à votre démarche pour retracer votre mère naturelle, nous avons communiqué avec elle à plusieurs reprises, sans succès. Elle ne répond ni au téléphone ni aux lettres. Nous devons considérer son attitude comme un refus et nous fermons le dossier en espérant qu’un jour elle se manifeste.»

La mère biologique de Jean St-Jacques ne s’est jamais manifestée. Qu’à cela ne tienne, après des années de recherche, l’homme de 76 ans a retrouvé sa fratrie, dont un demi-frère avec qui il vient de passer son premier Noël. «On était comme deux gamins à la messe de minuit!»

Avant les années 90, Jean St-Jacques n’avait jamais eu envie de retrouver sa famille biologique, même si, enfant, il lui arrivait d’écrire des lettres en secret à sa mère naturelle, missives qu’il conserve encore aujourd’hui dans une petite boîte fleurie.

«Un moment donné, en vieillissant, les petits bobos sortent. Tu veux savoir si c’est de famille. Je ne cherchais pas une famille, j’en ai une, mais je voulais avoir les morceaux de casse-tête qu’il me manquait. Pour savoir où on va, il faut savoir d’où on vient», nous explique en entrevue le septuagénaire, attablé dans sa cuisine du quartier Limoilou, où il s’est établi à sa retraite, en 2003, bien décidé à finir ses jours dans la ville qui l’a vu naître.

C’est donc au milieu des années 90 que M. St-Jacques, qui a grandi à Magog avec sa famille adoptive, a entamé des démarches auprès du Centre jeunesse de l’Estrie.

D’abord baptisé sous le nom de Sylvio Vincent, Jean St-Jacques a vu le jour le 4 mai 1943 au deuxième étage du 750, rue Saint-Vallier Ouest. L’immeuble, toujours debout, abritait à l’époque la clinique et l’hôpital Saint-Joseph, dirigés par le Dr Raymond Laberge.

«J’ai retrouvé et rencontré le Dr Laberge en 2003. Il m’a parlé de la vie des femmes qu’il accueillait, généralement dès qu’elles avaient trois mois de grossesse. Il me disait que je ne devais pas chercher…» raconte M. St-Jacques, dont la mère avait 25 ans lorsqu’elle l’a mis au monde, à une époque où il était mal vu d’enfanter hors mariage.

Immédiatement après sa naissance, Jean-St-Jacques a été admis à la Crèche Saint-Vincent-de- Paul, sur le chemin Sainte-Foy. Il a été transféré un peu plus d’un mois plus tard à la Société de réhabilitation de Sherbrooke, puis placé pour adoption le 31 juillet 1944 dans une famille de Magog.

Jusqu’à tout récemment, M. St-Jacques ne savait de son père biologique que ce qui se trouvait dans la lettre que lui avait envoyée le Centre jeunesse de l’Estrie en novembre 1996. «Votre père naturel était canadien-français, catholique et âgé de 28 ans. Il mesurait 5 pieds et 10 pouces. Aviateur, il était outremer au moment de votre naissance», peut-on lire dans le document, qui tait l’identité des parents biologiques de M. St-Jacques.

Ancestry et correspondances ADN 

Celui-ci retrouvera plus tard les traces de son géniteur grâce à AncestryDNA. C’est une de ses demi-sœurs qui a pris contact avec lui, alors qu’elle faisait elle aussi des recherches de correspondance d’ADN. Il apprendra que son père, mort en 1986, s’est établi dans le nord de l’Ontario avec sa femme et ses six enfants, dont l’une a… six mois de différence d’âge avec lui.

«Je pense qu’il n’était pas au courant de mon existence», glisse M. St-Jacques. Avant de mourir, le 7 décembre dernier, sa demi-sœur, qu’il a rencontrée en mai dernier, aura eu le temps de tout lui livrer sur leur père, né à Montréal, mais ayant grandi en Abitibi, marié à une fille de Jonquière, journalier de métier et décrit comme un alcoolique. «Elle m’a envoyé des photos de la famille, de mon père, de mon grand-père, de ma grand-mère…» dit celui qui a été frappé par la grande ressemblance physique qu’il a avec son géniteur et l’un de ses demi-frères.

Sur sa mère biologique, le document du centre jeunesse lui apprenait seulement qu’elle était originaire de la région de Québec, qu’elle était célibataire, canadienne-française et catholique, qu’elle était la deuxième d’une famille de 10 enfants, qu’elle mesurait 5 pieds deux pouces, qu’elle était en bonne santé, qu’elle avait étudié jusqu’à la sixième année et qu’elle travaillait comme cuisinière.

Le secteur des retrouvailles du Centre jeunesse de l’Estrie n’est pas parvenu à établir un contact avec la mère naturelle de M. St-Jacques. Avec le recul, celui qui a travaillé toute sa vie comme psychoéducateur en réadaptation scolaire se demande s’il n’aurait pas fallu s’y prendre avec plus de délicatesse, autrement que par des lettres et des téléphones.

«Ma mère était âgée, elle avait enfoui son secret… Ce n’était probablement pas facile pour elle de voir son passé déterré», avance M. St-Jacques, qui pense que sa mère a souffert de ce secret toute sa vie, elle qui a séjourné à quelques reprises en psychiatrie, se fera-t-il raconter plus tard. «Elle faisait de l’anxiété et des psychoses, souvent au printemps. Je suis né en mai…»

Bien décidé à la retrouver, Jean-St-Jacques participera à la populaire émission de Claire Lamarche à la fin des années 90, sans plus de succès. En 2009, le Centre jeunesse de l’Estrie lui apprendra le décès de sa mère, le 10 octobre 2006, à l’âge de 89 ans.

Recherches intensives

Au cours des deux ou trois dernières années, Jean St-Jacques a intensifié ses recherches. À partir d’AncestryDNA, il retrouvera un petit-cousin maternel, puis apprendra que son grand-père maternel était originaire de Saint-Joachim, sur la Côte-de-Beaupré.

«AncestryDNA m’a juste confirmé ce que je savais déjà au fond de moi. Il y a plusieurs années, alors que je demeurais dans la région de Montréal, j’étais venu visiter la Côte-de-Beaupré, et j’avais ressenti quelque chose de très fort», comme une espèce de certitude que ses origines se trouvaient dans cette région, raconte en souriant le septuagénaire, conscient de l’aspect un peu ésotérique de ses propos.

Puis est arrivée en juin 2018 la loi 113 modifiant le Code civil et d’autres dispositions législatives en matière d’adoption et de communication de renseignements. L’équipe centralisée Info-adoption, créée au CISSS de la Montérégie-Est dans la foulée de cette loi, a confirmé à M. St-Jacques l’identité de sa mère.

«Comme j’avais plus de 70 ans, mon dossier a été traité en priorité. Avec le papier confirmant l’identité de ma mère, j’ai pu aller à l’état civil pour obtenir le certificat de décès, puis retrouver la nécrologie et le nom de mes frères», explique celui qui aura l’aide du Mouvement Retrouvailles pour entrer en contact sa famille maternelle. «Il faut avoir de l’aide pour faire ces approches-là. On est trop émotif pour les faire nous-mêmes», estime M. St-Jacques.

Les liens du sang

Cette fois, ça y était. Jean St-Jacques a rencontré pour la première fois l’été dernier ses deux demi-frères, Michel et Claude, qui sont tous deux dans la région de Québec et qui ignoraient jusque-là l’existence de cet enfant «illégitime». M. St-Jacques apprendra qu’une de ses voisines, avec qui il échangeait parfois, est aussi… sa nièce.

«Le lien avec mes demi-frères est très fort. On n’a pas besoin de se parler pour se comprendre. On est très différents, mais il y a quelque chose de très fort qui nous lie», confie M. St-Jacques, qui porte aujourd’hui le même bracelet que ses demi-frères pour symboliser ces liens du sang.

«On se fait des accolades, ce que je n’ai jamais fait avec mes frères adoptifs», illustre celui qui craignait au départ d’être jugé, voire rejeté, par ses demi-frères en raison de son homosexualité et de sa relation avec son conjoint, longue d’un quart de siècle.

Les 24, 25 et 26 décembre derniers, Jean St-Jacques les a passés avec Claude, de qui il se sent particulièrement proche. «À la messe de minuit, on n’arrêtait pas de parler. On était comme deux gamins», rigole le vieil homme, les yeux brillants.

Jean St-Jacques a pu en apprendre plus sur sa mère, «une femme très douce», lui a-t-on dit. Il a su qu’elle avait séjourné dans les années 2000 dans une aile de l’ancien hôpital Robert-Giffard destinée aux personnes âgées en attente d’une place en CHSLD. «J’y faisais du bénévolat trois jours par semaine dans ces années-là. On était là en même temps. Je l’ai peut-être vue, j’ai peut-être poussé son fauteuil sans le savoir», imagine le septuagénaire.

Sans bouder son plaisir, Jean St-Jacques s’efforce de se protéger et de garder la tête froide, conscient que ses retrouvailles pourraient ne pas durer dans le temps, n’être qu’un «feu de paille».

Aux personnes adoptées à la recherche de leur famille d’origine, il tient à passer ce message : «Il ne faut jamais perdre espoir. Il faut être persévérant, être prêt à travailler fort, mais aussi à essuyer des refus. Il faut être bien entouré et ne surtout pas hésiter à demander de l’aide», résume celui qui juge aussi essentiel de rassurer sa famille adoptive avant d’amorcer ce genre de démarches.

La suite? Entre ses rendez-vous du lundi avec Claude et les cours de philosophie des religions qu’il suit à l’Université Laval, Jean St-Jacques compte bien «coucher sur papier» son arbre généalogique, fier d’en avoir enfin retracé toutes les branches. «J’ai trouvé une deuxième grande famille. Mon objectif, c’est de rencontrer tous les membres de cette famille-là qui vivent dans la région de Québec», confie-t-il.

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PLUS DE 46 300 DEMANDES DEPUIS JUIN 2018 CHEZ INFO-ADOPTION

Depuis l’entrée en vigueur de la loi 113 modifiant le Code civil et d’autres dispositions législatives en matière d’adoption et de communication de renseignements, le 16 juin 2018, l’équipe centralisée Info-adoption du CISSS de la Montérégie-Est, créée pour offrir divers services aux personnes adoptées et aux parents biologiques, a reçu plus de 46 300 demandes.

De ce nombre, 24 600 ont été traitées et finalisées, et environ 14 100 demandes sont toujours en traitement. Le CISSS de la Montérégie-Est n’était pas en mesure de nous dire cette semaine combien de dossiers se sont soldés par des retrouvailles.

En vertu de la loi 113, toutes les personnes adoptées avant juin 2018 peuvent recevoir l’identité de leurs parents d’origine, à moins que ceux-ci aient signifié un refus à la divulgation avant juin 2019. Ce refus reste toutefois temporaire, puisque pour tous les enfants adoptés dont les parents biologiques sont décédés depuis plus d’un an, les archives sont ouvertes.

Pour plus de détails sur la loi 113 et les services offerts par l’équipe centralisée Info-adoption

Catégories :Adoption

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