Je sais désormais où est ma place

«Je sais désormais où est ma place» : ces adoptés racontent la quête de leurs racines

Adoptés à l’étranger, de plus en plus d’enfants devenus grands souhaitent découvrir leur pays de naissance et retrouver leur famille d’origine. Plusieurs se confient.

 Jade (à gauche), née le 1er octobre 1992, a retrouvé sa mère biologique et ses deux sœurs au Viêt Nam, des années après avoir été adoptée dans une institution religieuse par une mère célibataire française.
Jade (à gauche), née le 1er octobre 1992, a retrouvé sa mère biologique et ses deux sœurs au Viêt Nam, des années après avoir été adoptée dans une institution religieuse par une mère célibataire française. DR

La quête des origines. C’est le parcours de jeunes adultes, adoptés à l’étranger, qui partent à la recherche de leurs racines, parfois au bout du monde. Comprendre la raison de la séparation d’avec ses parents de naissance, savoir à qui on ressemble, retrouver frères et sœurs…

Entre 1980 et 2000, plus de 53 000 enfants ont été adoptés à l’étranger par des parents français. Dans les années 90, la France accueillait par exemple quatre à cinq fois plus d’enfants dans le cadre de l’adoption internationale qu’actuellement.

Certains obtiennent la réponse à leurs interrogations, d’autres reviennent de ce périple avec plus de questions encore. Quatre d’entre eux nous racontent leur parcours.

« Cet appel est plus fort que tout »

Jade, née au Viêt Nam

Jade, née le 1er octobre 1992, a retrouvé sa mère biologique au Viêt Nam. DR
Jade, née le 1er octobre 1992, a retrouvé sa mère biologique au Viêt Nam. DR  

Jade a vu le jour le 1er octobre 1992 à Duc Co, au Viêt Nam, à 7 km de la frontière du Cambodge, avant d’être adoptée à Saïgon par une célibataire française. « A 11 ans, ma mère m’a emmenée en vacances au Viêt Nam. Je n’avais pas envie d’y aller. Je ne me sentais pas Vietnamienne d’origine. Je ne conseille pas aux familles de faire ce voyage retour si leurs enfants n’en ont pas envie. »

A 20 ans, un stage dans une maternité la renvoie à sa propre naissance. « J’ai ressenti le besoin de mettre un visage sur ma mère, sur son nom, savoir pourquoi j’avais été adoptée. Au point d’en faire une dépression. » En décembre 2013, Jade revient dans l’orphelinat tenu par des religieuses où elle a passé sa première année. « La directrice avait gardé un album photos. Une femme qui venait dans cette structure chaque mercredi, dans l’espoir de revoir un jour revenir son fils, l’a regardé avec moi. Ça paraît incroyable, mais sur l’une des photos, elle a reconnu sa cousine, ma mère. »

Les sœurs lui déconseillent de se rendre dans le village où elle vit pour des raisons de sécurité, et lui proposent d’organiser une rencontre. « Ça a été très fort. On ne s’est vus que deux heures car il n’y avait qu’un bus par heure pour qu’elles rentrent au village. » De retour en France, elle ressent des moments de blues, une nostalgie du pays où elle revient avec son compagnon en 2015, sans rendre visite à sa famille biologique : « J’avais peur d’être déçue, qu’on n’ait rien à se dire. »

Plus tard, avec l’aide d’un guide touristique, elle fait passer à ses petites sœurs des téléphones portables qui leur permettront de communiquer via Facebook. Sa mère ne sait ni lire ni écrire. « J’ai appris qu’elle n’avait pas signé le consentement à l’adoption. Les religieuses ont fait un faux. Ma mère pensait me récupérer quand sa situation se serait améliorée. »

« Cette nouvelle a resserré les liens avec ma famille biologique. Même si cela a sûrement été dur pour ma mère (adoptive). » Jade s’investit alors à la Voix des Adoptés, une association où elle accompagne des adoptés au Viêt Nam à retrouver leurs racines. En mai 2018, elle est revenue passer quelques jours au village, avant d’inviter ses deux sœurs à la mer.

« J’aimerais y ouvrir un bar à vin dans deux ans. Je pourrais voir ma famille de temps en temps. C’est sûr, pour ma mère, se retrouver seule à 71 ans en France, ce ne sera pas facile. Mais cet appel est plus fort que tout. »

« Je suis soulagée de n’être pas née d’un viol »

Véronique, née en Roumanie

Véronique, 47 ans, a retrouvé sa mère biologique, Ileana, dans sa maison en Transylvanie, en Roumanie. DR
Véronique, 47 ans, a retrouvé sa mère biologique, Ileana, dans sa maison en Transylvanie, en Roumanie. DR  

La première fois que Véronique a évoqué son envie de revenir en Roumanie où elle est née en mars 1971, elle avait 6 ou 7 ans. « Mais c’est surtout durant les années lycée que je me suis mise à y penser tout le temps » explique la tonique quadragénaire.

Quelques mois après la mort du tyran Nicolae Ceaușescu, en juillet 1990, direction Timisoara, la ville où elle est née 19 ans auparavant. « Dans la rue, je regardais les femmes, pour voir s’il y avait des ressemblances… ». Elle fait ensuite le voyage régulièrement.

En 2017, elle fait le grand saut et écrit aux archives nationales de Bucarest. On lui apprend que sa mère est en vie et qu’elle accepte de la rencontrer. Le premier contact se fera par téléphone, en février 2018, avec un ami roumain servant d’interprète. Trois mois plus tard, Véronique, des amis roumains et son compagnon prennent la direction du petit village où elle vit, en Transylvanie. « J’étais la dernière à sortir de la voiture, je n’en menais pas large… Elle s’est jetée dans mes bras ! J’étais froide comme un mur de prison. Plus tard, l’émotion m’a submergée. Je suis partie m’isoler au milieu des chèvres et des poules pour pleurer. Elle m’appelait Olimpia instinctivement, mon prénom d’origine. »

Véronique découvre alors qu’elle a un frère aîné et deux sœurs, du même père biologique et deux demi-sœurs, plus jeunes. Son père est mort écrasé par un engin de chantier, alors qu’il travaillait à la réfection des routes avec sa mère, elle-même enceinte de deux mois. « Je lui ai dit : « Tu as été une femme extrêmement courageuse, ton espoir, c’était mon adoption ». »

Véronique ne connaît pas encore ses frères et sœurs, qui ne sont pas au courant de son existence. « Ma mère avait honte. Elle ne leur en a pas parlé. » Les parents de Véronique en France l’ont toujours soutenue dans sa démarche.

« Je suis surtout soulagée de ne pas être née d’un viol. Avoir accès à mes origines m’a apaisée. Ça se passe mieux dans beaucoup d’aspects de ma vie. J’ai été agoraphobe pendant cinq ans. » Entre deux reportages photos, sa passion et son métier, Véronique prend désormais des cours de roumain. Elle aura mis plus de quarante ans pour retrouver celle qu’elle appelle désormais Mama Ileana, mais ne regrette rien : « Il faut être prêt pour rencontrer la personne qui vous a mis au monde. »

« Je sais désormais où est ma place »

José, né en Colombie

José a retrouvé sa nourrice (a droite sur la photo) puis sa mère et son frère biologiques au cours d’un voyage en Colombie, à 17 ans, huit ans après son adoption. DR
José a retrouvé sa nourrice (a droite sur la photo) puis sa mère et son frère biologiques au cours d’un voyage en Colombie, à 17 ans, huit ans après son adoption. DR  

« José avait 9 ans et demi quand nous nous sommes rencontrés en Colombie. Je lui avais promis que nous retournerions un jour à Buga, d’où il est originaire. A dix-sept ans, il m’a semblé assez mûr pour ce pèlerinage aux sources. »

Constance a adopté son second fils après le décès de son compagnon. Un enfant « à besoin spécifique » selon la terminologie de l’Aide sociale à l’enfance, si l’on prend en compte son âge, sa situation – il a été retiré par la police à ses parents avec lesquels il mendiait dans la rue – et un handicap visuel aujourd’hui opéré.

Lucy, autrefois défenseure des mineurs, l’aide à rechercher sa famille biologique. Peu de temps avant son voyage, l’adolescent apprend que son père est mort. Il se souvenait d’un homme très âgé et malade et accuse le coup. Sur place, face au pauvre tumulus herbeux sous lequel il repose avant de rejoindre la fosse commune, il lui donne une sépulture digne « avec une plaque sur laquelle figurent son nom et sa date de décès ».

Son frère unique, Camilo (1), vit dans la rue, sous l’emprise de drogues. Il fanfaronne dans le quartier… Séquestrer José serait une bonne opération financière. Il le mène toutefois jusqu’à l’hospice pour personnes âgées ou dépendantes et sans ressources qui héberge Mariela (1), leur mère. Ses crises d’épilepsie à répétition ont altéré son jugement. Elle étreint son fils aîné et tend la main à José qu’elle n’a pas vu depuis près de 10 ans, dont elle ne se souvient pas. Elle ne ressemble plus, ni physiquement, ni mentalement, à l’image qu’il avait gardée d’elle. Quand José lui dit qu’il a été adopté, elle se met à rire. Malgré la situation, l’adolescent se sent apaisé. « Ma mère vit dans des conditions humbles mais elle est logée, nourrie, blanchie, elle dessine, fait du tricot. Elle a une vie simple, est protégée, respectée. »

Ce voyage aurait pu laisser un goût amer à l’étudiant de 21 ans en hôtellerie qui a construit sa vie, marche après marche, alors qu’il n’avait quasiment jamais été scolarisé en Colombie. « Je sais désormais où est ma place. J’avais des souvenirs, maintenant, je connais clairement mon histoire. Je regarde devant, avec la certitude que mon passé ne recèle pas de zone d’ombre. »

« Etablir la vérité aura pris des années »

Jean-François, père de Jaime, né en Colombie

Jaime (1) est le cinquième enfant d’une fratrie de six du côté de sa mère, qui n’en a élevé aucun. Quand ses parents adoptifs l’ont rencontré en Colombie, il vivait depuis des années en institution, et l’aide sociale à l’enfance n’avait jamais pu retrouver sa mère biologique. Un enquêteur privé y est parvenu des années plus tard.

« Elle avait toujours vécu dans la même ville et ne s’est laissée approcher que lorsque son fils était devenu adulte », explique Jean-François, son père. « Malheureusement, plusieurs rencontres n’ont pas permis d’établir clairement le passé de notre enfant, les versions de sa mère ne cadraient pas avec les souvenirs de notre fils. » Jaime persévère et retrouve cousins, tantes, et même une sœur et un neveu. « Etablir la vérité nous aura pris des années. Le fait que sa mère ait tenté de brouiller les pistes a créé plus de confusion encore chez notre fils. Il y a six mois, ses frères et sœurs du côté du père biologique nous ont retrouvés grâce à Facebook. Nous savions qu’il avait été tué par arme à feu, mais rien de plus du côté paternel. »

Jaime a élargi sa famille. Ses parents adoptifs et sa petite sœur biologique, adoptée par un cousin de leur mère biologique, ont tissé des liens qui se sont renforcés au cours des années. Obtenir les réponses à ses questions aura été un long parcours. Pour cela, il aura fallu aller bien plus loin que les retrouvailles avec la mère biologique.

(1) Le prénom a été changé.

« Il faut être très bien accompagné »

Fanny Cohen Herlem est pédopsychiatre et psychanalyste conseil auprès du Service social international (CIR SSI).

Qu’entend-on par « recherche des origines » ?

Pour un adopté, il s’agit le plus souvent de rechercher ses parents biologiques, pour comprendre les raisons et le contexte de son abandon, mais également d’une fratrie ou d’éléments sur des antécédents médicaux familiaux. Certains ressentent le besoin de rechercher leur famille biologique, d’autres pas.

Pourquoi ?

Certains adoptés n’éprouvent pas ce besoin car ils ont trouvé une certaine paix intérieure et au sein de leur famille adoptive. Ils ont intégré ce passé dans leur histoire. Le lien filiatif et affiliatif leur suffit. D’autres restent questionnés par leur passé et éprouvent la nécessité d’avoir une réponse crédible au pourquoi, au comment, pour faire un lien avec ce qu’ils vivent au présent. L’important est de comprendre avec eux le contexte dans lequel elle s’effectue et d’en observer les aspects psycho affectifs, pour qu’ils comprennent tous les enjeux auxquels parfois ils ne pensent pas. Car les résultats de cette recherche peuvent être sources d’apaisement ou l’inverse.

Un conseil pour ceux qui vont se lancer ?

Il faut réfléchir en amont à certaines situations : que faire si mon parent refuse de me voir, s’il me demandait de l’argent, si je vois que j’ai une nombreuse fratrie dans une famille en détresse, par exemple. Et puis, penser aux adultes que l’on va rencontrer, ont-ils refait leur vie, que va faire mon arrivée dans cette famille qui ne sait peut-être pas que j’existe, et si cette demi-fratrie ne voulait pas me voir ? Il faut être très bien accompagné sur le plan juridique et psycho affectif. Le CIR/SSI a publié sur son site une brochure en ce sens pour les adoptés qui font cette démarche.

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Catégories :Adoption

3 réponses

  1. C’est je crois quelques fois décevant mais l’important est de voir nos géniteurs ne serais ce qu’une fois. Et de belles rencontres sont aussi possibles alors il faut y aller!

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