Extrait 14

Brunette 3

Notre petite vie se passait sans histoire sur la rive sud comme disaient mes parents. Mon père continuait à travailler à deux emplois, ma sœur Myriam avait son auto et elle travaillait toujours à Montréal, et selon mon souvenir, elle était peu à la maison, travaillant de quatre heures à minuit. Malgré le changement d’école, mon frère Gaétan avait encore des difficultés scolaires, et moi je continuais à performer répondant ainsi aux exigences de mes parents. J’évitais donc les foudres de mon père. De plus, ma facilité à apprendre me servait à l’école, car cela contribuait à me faire aimer et à être accepté par mes compagnes, car je n’hésitais jamais à les aider, lorsque l’occasion se présentait. Je remarquais aussi que lorsqu’on devait se placer en équipe, j’étais rapidement choisie contrairement à d’autres.

Quant à mon frère Richard qui était maintenant marié, je ne le voyais jamais. Il y a bien une fois où je suis allée avec mes parents chez lui, alors qu’ils étaient allés lui porter des sacs d’épicerie. Je me rappelle que c’était un grand tour d’auto, mais selon mon souvenir, c’était à Sainte Marie Salomé. Je crois que sa femme Louise y avait des parents, car  on s’est retrouvé chez son grand-père à elle qui avait une érablière. Je me souviens que j’avais trouvé cela magique, ce cheval tirant un traîneau, et tous ces arbres qui donnaient du sirop.

Je dois reconnaître que notre maison était maintenant belle. Mon père avait acheté un chien saint-bernard, il était très gros, il pesait deux cent vingt livres. Je n’avais jamais vu un aussi gros chien. Il s’appelait Teddy, et il était capable de me transporter sur son dos. Mon père lui avait fait une grande et belle cabane, pas aussi grande que celle de mon amie Lucie, mais je pouvais m’y tenir debout. Il avait même fait un balcon. Il y avait mis un tapis qui faisait office de porte, car quand Teddy y entrait, le tapis se refermait derrière lui. Cette cabane était la réplique parfaite de notre maison, tout comme le garage de mon père. Je me rappelle qu’il arrivait que des policiers arrêtent pour venir voir Teddy, du moins c’est ce que je croyais, mais peut-être venaient-ils voir son enclos. Si mon père m’avait fait une maison comme celle de mon amie Lucie, je suis certaine  qu’elle aurait été très  belle.

La perte de Brunette

Alors qu’un dimanche nous nous rendions chez le cousin Émile à Saint-Roch de l’Achigan, je ne me doutais pas que j’allais vivre un grand choc et une grande peine. Ma complice et amie Brunette n’y était plus. On a bien essayé de me faire croire le contraire, il y avait bien une vache brune, mais ce n’était pas elle, on ne se reconnaissait pas et elle était beaucoup plus petite. Que j’ai pleuré ce dimanche, j’étais inconsolable. Je n’ai jamais vraiment su les raisons de son absence, mais j’imagine qu’elle avait dû passer à l’abattoir. Aller à la campagne, n’avait plus pour moi le même attrait, et je n’ai jamais tenté d’établir de rapprochement avec l’intruse, qui avait pris la place de ma fidèle Brunette, qui m’avait aimée et acceptée sans artifice, au moment où j’en avais besoin. Encore aujourd’hui, j’ai de doux souvenirs quand j’y repense, et Brunette m’aura appris qu’on peut établir un lien avec tout animal, du moment qu’on l’aime et le respecte. Je lui dois l’amour des animaux qui m’habite toujours aujourd’hui.

Cette journée me fut intolérable, car en plus, mon père avait rapporté deux caissons de poule, et j’en ignorais la raison. Moi qui croyais que les poules ne pouvaient vivre qu’à la campagne, j’étais étonnée qu’on les emmène avec nous. Je me rappelle très bien que ces caissons de bois avaient des ouvertures et que les crêtes rouges des poules dépassaient. J’ai appris le soir même que les poules ne vivaient pas dans les villes. J’ai compris que mon père en avait rapporté parce que maintenant, il avait une maison avec un sous-sol, et qu’il était bien placé pour faire cette sale besogne. Tout ce qu’il lui a fallu, c’était un baril et un gros couteau tranchant, et vlan! il leur coupait le cou.

Horreur, les poules couraient un certain temps dans la cave même si elles n’avaient plus de tête. Si je n’avais pas eu peur de mon père, j’aurais aimé les libérer, les amener dans la cour et ouvrir ces caissons de bois. L’horreur ne s’arrêtait pas là, imaginez donc que j’ai dû participer à cette tâche sanglante. Ma mère les ébouillantait par la suite, et je devais les déplumer avec elle. Tout ce carnage pour avoir des poulets dans le congélateur. Quelle journée traumatisante ce fut pour moi, et je me demandais ce qui avait bien pu se passer avec ma chère Brunette. Dieu merci, cette journée finit par finir, et c’est avec un grand soulagement que je me dirigeais vers les bras de Morphée, car j’en avais assez vu et appris durant cette journée.

Le lendemain, j’ai raconté toute mon aventure à mon amie Lucie. Elle écouta mon récit avec étonnement, et elle trouva le tout aussi horrible que moi. Elle m’avait expliqué que ses parents n’avaient jamais fait cela, qu’eux, ils achetaient le poulet chez Steinberg. Toutes deux nous étions horrifiées du sort de ces poules, qui avaient été sorties de leur basse-cour pour venir terminer ainsi leur vie à ville Jacques Cartier.

© Manon Bélanger               27-06-2018

 

 

Catégories :Extraits du livre

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