« Tu ne fais plus partie de la famille »

Exclue de sa famille

Claudia (prénom fictif) a été placée en centre jeunesse par ses parents adoptifs. Aujourd’hui, à 18 ans, elle devra bientôt le quitter et se retrouvera seule.

PHOTO ÉDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

«Tu ne fais plus partie de la famille»

La boîte posée sur le bureau de la directrice du centre jeunesse intriguait Claudia* depuis déjà quelques jours. «Je savais qu’elle était pour moi. J’avais reconnu la forme des étiquettes que nous utilisions à la maison.» Un matin, la directrice l’a enfin convoquée; la boîte était bien pour elle. Ce qu’elle contenait lui a déchiré le cœur.

«Il y avait là-dedans tous mes souvenirs. Des photos de mon enfance. Bizarrement, mes parents n’apparaissaient sur aucune de ces photos. Je ne comprenais pas.» Puis, Claudia a décacheté la lettre de sa mère adoptive. «Elle disait: ne m’appelle plus maman, n’appelle plus ton père papa. Tu ne fais plus partie de la famille. Bonne chance dans ta vie.»

Ce matin-là, Claudia a été abandonnée une deuxième fois.

Née en Sibérie d’une mère alcoolique, Claudia a passé les premières années de sa vie en orphelinat avant d’être adoptée, à 2 ans et demi, par un couple québécois. Ce devait être une belle histoire de charité et de seconde chance. Quelque part en route, le conte de fées a fait naufrage.

Dans sa nouvelle vie de banlieue québécoise, Claudia s’est sentie rejetée. «J’avais trois frères, les fils biologiques de mes parents adoptifs. Je me sentais très différente d’eux. Ma mère ne m’aimait pas beaucoup. Elle s’occupait de ses trois gars. Je me disais, pourquoi lui donner de l’amour si elle ne m’en donne pas? Je vais lui donner de la haine.»

Au fil des ans, la relation s’est envenimée, au point de devenir carrément invivable. «Ma mère me critiquait tout le temps. Je n’en pouvais plus. Tous les matins, j’allais à l’école en larmes.»

Claudia avait 16 ans quand sa mère l’a placée en centre jeunesse. Depuis, elle a coupé tous les ponts, raconte son éducatrice. «Elle est très dure avec Claudia. Elle lui dit: « Je t’ai donné une famille, et tu as tout brisé. Je ne veux plus rien savoir de toi. » Pour elle, Claudia est un monstre.»

Claudia vient d’avoir 18 ans. Bientôt, elle devra quitter le centre jeunesse. Et vivre seule. Désespérément seule. Le jour de son anniversaire, elle n’a rien fait. Personne ne l’a appelée. Un froid désert sibérien.

La recette du désastre

Pour pouvoir adopter un enfant, les Québécois doivent se soumettre à un examen psychosocial prouvant qu’ils feront des parents exemplaires. Comment ceux de Claudia ont-ils pu passer le test?

«Le problème, c’est qu’on évalue si les couples feraient de bons parents pour un enfant modèle de base», dit Johanne Lemieux, consultante en adoption. Or, c’est loin d’être le cas de tous les enfants offerts en adoption. Et ce n’était certainement pas celui de Claudia.

Elle était fort mal en point quand ses parents l’ont récupérée en Sibérie. Comme bien des enfants provenant d’Europe de l’Est, elle souffrait du syndrome de l’alcoolisme fœtal. De malformations, qu’il a fallu corriger par de nombreuses chirurgies. Et d’un sévère trouble de l’attachement.

On ne rattrape jamais entièrement un si mauvais départ. Depuis le début, la vie de Claudia est hypothéquée, ponctuée de crises aussi incontrôlables que destructrices. Pour des parents mal préparés, c’est une recette pour le désastre, dit Mme Lemieux. Chaque année, dans sa seule clinique privée, elle voit ainsi exploser trois ou quatre familles adoptives québécoises.

«Beaucoup d’enfants me disent: je veux vouloir une maman. Je veux vouloir, mais j’en suis incapable, dit-elle. On demande à ces enfants institutionnalisés de vivre en famille, alors qu’ils ne savent pas ce que cela veut dire. Et on s’imagine qu’avec de l’amour et des bons soins, on pourra tout réparer. C’est un mensonge qui place les parents adoptifs dans des situations intenables.»

Claudia aurait tellement voulu vouloir une maman, elle aussi. Mais c’est au-dessus de ses forces. «J’aime ma mère, mais je lui en veux. C’est compliqué. Je ne lui pardonne pas. Je ne suis pas capable de lui pardonner.»

*Prénom fictif

De 10 % à 25 % d’échecs

Au moins 52 enfants adoptés par des familles québécoises ont été pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) au cours des dernières années. Parmi eux, 20 enfants ont fait l’objet d’un placement jusqu’à leur majorité.

C’est ce qui ressort d’un récent sondage mené auprès de ses membres par Pétales Québec, un organisme d’entraide aux parents d’enfants qui présentent des troubles de l’attachement.

Ces chiffres ne représentent sans doute que la pointe de l’iceberg, prévient la directrice de Pétales Québec, Danielle Marchand. «Les sentiments d’échec et d’impuissance nous obligent souvent au silence, de peur d’être jugés sévèrement, dit-elle. Avoir adopté un enfant pour demander quelques années plus tard son retrait définitif de la maison, cela n’a pas de sens. C’est trop souvent le commentaire que nous recevons en plein cœur.»

Des études américaines et françaises indiquent que de 10 % à 25 % des adoptions se soldent par des échecs. C’est énorme.

Au Québec, un voile opaque couvre pourtant les ruptures d’adoption. Ni le ministère de la Santé ni la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ne peuvent fournir le moindre chiffre à cet égard.

Le Secrétariat à l’adoption internationale (SAI) ne tient pas davantage de statistiques. Une fois les enfants adoptés, l’organisme en perd vite la trace. «Nous sommes rarement informés d’une situation difficile. Quand les problèmes surgissent, les parents se tournent vers leur CSSS ou la DPJ», explique la directrice du SAI, Josée-Anne Goupil.

L’organisme public aurait avantage à faire un suivi des dossiers, estime Pétales Québec. «On risquerait d’avoir des surprises», grince une mère qui a dû se résoudre à abandonner son fils adoptif de 4 ans. «Sans chiffres, le portrait est merveilleux. On peut continuer à parler papillons et petites fleurs. Des statistiques permettraient de regarder le problème en face, et d’ouvrir le débat. Il y a un coût social à tout ça. Rappelez-vous que, si on ne lui trouve pas une nouvelle famille adoptive, ce garçon sera à la charge de l’État jusqu’à ses 18 ans…»

Au Québec

52

Nombre de cas connus d’enfants adoptés pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Parmi eux:

20 cas connus d’enfants placés jusqu’à leur majorité.

1 cas connu d’enfant redonné à l’adoption.

En ligne d’écoute, les parents adoptifs de 60 autres enfants ont confié songer à un placement ou avoir entrepris des démarches en ce sens.

Source: Pétales Québec, 2013 (sondage maison auprès des adhérents)

Pour joindre l’organisme d’écoute et d’entraide: http://www.petalesquebec.org

Ailleurs dans le monde

15 %

Proportion des enfants adoptés qui sont confiés aux services sociaux ou en hôpital psychiatrique en France.

10 % à 25 %

Pourcentage des adoptions qui se soldent par des échecs aux États-Unis.

Sources: ministère français de la Santé, 2004,

 

 

 

Catégories :Adoption

2 réponses

    • En effet, l’adoption devrait toujours être pour la vie. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas.Trop d’enfants se sont retrouvés sans famille, tout comme plusieurs qui n’ont pas été adoptés d’ailleurs. L’adoption n’est pas toujours une belle histoire d’amour, impliquant des parents matures, responsables et aimants…

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